Jacques Brel, Belge francophone de souche flamande

Jacques Brel, Belge francophone de souche flamande

Il y a aujourd’hui quarante ans que mourait Jacques Brel.

Il est évident qu’on ne présente plus Jacques Brel au public francophone. Si ce n’est que, pour beaucoup, il était Français. Or c’était un Belge francophone. Ajoutons, car cela peut avoir échappé à la majorité, que Brel était de souche flamande.

La Flandre, Brel a écrit à son sujet de magnifiques poèmes, il l’a merveilleusement chantée. Par contre, ses rapports avec les Flamands étaient tout sauf cordiaux. Si vous souhaitez en savoir plus, je vous recommande l’article paru dans les "Actualités" du n° 4 / 2003. Vous le retrouverez ci-après dans une version actualisée.

D’autres articles ont paru dans les colonnes de "Septentrion". Le relevé complet est repris ici.

 

Désespéré mais avec élégance : Jacques Brel (1929-1978)

«On raconte ce qu'on rate» a dit Jacques Brel dans un interview. Et si c' était vrai? Si on ne racontait, si on ne chantait que ce qu'on n'a pas eu, que ce qui nous a toujours manqué? Prenons l'amour. Un mariage, une femme et des enfants vers lesquels il est retourné, mais pas pour rester. Une dernière compagne qui, après sa mort, croise le fer avec la famille Brel pour la succession. Et l'impression dominante que cet homme possédait des traits misogynes et préférait la camaraderie bourrue d'autres hommes («Bien sûr les femmes infidèles», dans Voir un ami pleurer). Ensuite, écoutez la «tendre guerre» de l'amour dans La Chanson des vieux amants et Ne me quitte pas, avec ces paroles étrangement belles qui doivent convaincre quelqu'un de ne pas partir: «Je te raconterai / L'histoire de ce roi / Mort de n'avoir pas / Pu te rencontrer», et Madeleine («C'est mon Amérique à moi»), qui tarde à venir mais qu'on attend hebdomadairement avec des fleurs, misérable et pathétique, et Frida, dans Ces gens-là, avec qui il veut échapper à la petitesse d'un milieu étouffant où l'on se retient mutuellement captif. Ou bien il observe, par exemple à l'aéroport d'Orly où il est le témoin des adieux déchirants de deux amants qui se quittent pour de bon: «Je crois qu'ils sont en train / De ne rien se promettre» Car: «La vie ne fait pas de cadeau / Et nom de Dieu c' est triste / Orly le dimanche / Avec ou sans Bécaud» (dans Orly).

J'ai beaucoup écouté Brel ces derniers mois. C’était un romantique pur sang, qui ne se résigne pas à devenir adulte («Il nous fallut bien du talent / Pour être vieux sans être adultes», dans la Chanson des vieux amants), se révolte contre la méduse de l' embourgeoisement qui est partout à l'affût (dans Les Bourgeois, mais aussi dans Rosa). Il n' est plus, le grand échalas transpirant, bondissant et moulinant des bras qui voyait dans chaque concert une prestation sportive de haut niveau, qui vêtu de l'uniforme costume-cravate fascinait la bourgeoisie, qui entrait en scène en vomissant et sortait en nage, vidé. Il est mort avant la cinquantaine («Mourir cela n' est rien / Mourir la belle affaire / Mais vieillir ... o vieillir!» dans Vieillir). Le dernier concert à Roubaix le 16 mai 1967. Aujourd'hui son pathos est parfois démodé. Et pourtant, il est authentique. Est-ce pour cette raison qu'il est si difficile à d' autres chanteurs de chanter Brel? Parce qu' il est le seul à pouvoir maintenir un pathos vrai? Sans doute Brel franchit-il parfois la limite. Le pathos se débride et s' enlise dans le pathétique. Le donquichottisme perd alors son ironie cervantesque. Par exemple dans La Quête (qui fait partie du musical L'Homme de la Mancha), où la tentative obstinée d' atteindre une étoile inaccessible est ressentie comme datée et forcée. Mais le métier de Brel est incontestable. Un texte de chanson n’ est pas de la poésie: il a besoin de la voix, du timbre, de la musique. Cependant, Brel rejoint parfois le niveau de la grande poésie populaire, d' Homère à Prévert, la poésie qui touche les masses et laisse des traces dans la mémoire collective.

Comme nul autre il a le don, dans l'espace d'une chanson, de conduire une histoire à son climax en apportant de subtiles variations au refrain. Dans Les Bourgeois, il dépeint ainsi l'embourgeoisement: à vingt ans, Jojo et Pierre se prennent pour Voltaire et Casanova; à trente, Voltaire danse «comme un vicaire» et Casanova «n' osait pas»; en notaires arrivés, ils parlent de Voltaire et Casanova. Dans Zangra, un jeune militaire attend l' ennemi et son moment de gloire dans un fort. Si les filles de joie rêvent d'amour, il rêve de chevaux. Quand, jeune capitaine, il rend visite à la belle Consuelo, elle parle d'amour, lui de chevaux. Devenu commandant du fort, il porte un toast aux chevaux de Don Pedro tandis que celui-ci boit à ses amours. Et des années plus tard, lorsqu'il se rend chez la veuve de Don Pedro, il parle enfin d'amour, mais elle de ses chevaux. L' ennemi finit par apparaître à l'horizon, mais il a pris sa retraite: «je ne serai pas héros». Rarement l'échec total d'une vie a été chanté de façon plus poignante. On retrouve la mème variation et le même climax dans Les Flamandes et dans Les Bonbons, peinture de mœurs d'une parfaite justesse de la petite bourgeoisie bruxelloise.

Dommage: Brel n'a pas estimé Mai 40 digne d'un enregistrement officiel: elle évoque à merveille la confusion, l'humiliation et l'angoisse suscitées par l'invasion allemande en mai 1940. Brel avait onze ans, et il découvre «éberlué / Des soldatesques fatiguées / Qui ramenaient ma belgitude». Les femmes du refrain s’ accrochent d'abord à leurs hommes, puis à leurs enfants et enfin à leurs larmes. La chanson se termine par cette strophe:

D’un ciel plus bleu qu' à l'habitude,
Ce mai 40 a salué
Quelques Allemands disciplinés
Qui écrasaient ma belgitude,
L’'honneur avait perdu patience,
Et chaque bourg connut la crainte,
Et chaque ville fut éteinte
Et les femmes,
Les femmes s'accrochèrent au silence.

Comme il est regrettable qu' un pays ne puisse pas changer d'hymne national...

Brel est le maître de la métonymie (pars pro toto): les flamingants sont «Nazis durant les guerres et catholiques entre elles»: c'est une contrevérité révoltante, mais quel brio dans la formulation (dans Les F, à écouter ici). Des générations de prolétaires ont grandi «entre l'absinthe et les grand-messes» (dans Jaurès). Cette chanson vaut d'ailleurs une Internationale. Dans Voir un ami pleurer, le don de la concision et de l'ellipse atteint un sommet. Une énumération et une volte suffisent au chansonnier:

Bien sûr il y a les guerres d'Irlande
Et les peuplades sans musique
Bien sûr tout ce manque de tendre
Et il n' y a  plus d'Amérique
Bien sûr l'argent n' a pas d'odeur
Mais pas d'odeur vous monte au nez
Bien sûr on marche sur les fleurs,
Mais, voir un ami pleurer.

Reste la dernière question: qu'était Brel en fait? Un Flamand, ou du moins un amant incompris de la Flandre? Un Belge? Un Français? Indubitablement, la France l'a annexé. Il y a remporté, après la frustration des premières années, de grands triomphes. Enfin, l' Olympia était à ses pieds. Paris apparaît comme décor dans ses chansons. Il a chanté la ville. Finalement, il est venu y mourir. Mais il restait Belge par son accent. «Belge» restait un titre qu'il reprenait quand cela l'arrangeait, et qu'il jetait à nouveau. Tout comme «Flamand». Par contre, «Flamingant» le faisait se cabrer. Pour ce Bruxellois issu de la bourgeoisie flamande francisée, le flamingant n' était rien de plus ni de moins qu'un nationaliste borné et enragé. Brel montrait peu de compréhension à l'égard de l'émancipation sociale et culturelle des Flamands. Elle lui enlevait sa Flandre mythique,dont la tradition remontait à la Flandre d'Émile Verhaeren, de Georges Rodenbach: une Flandre sans ... néerlandais, mais avec un «flamand» folklorique inoffensif qu' on aime vraiment parce que c'est la langue des choses, tandis que le français reste naturellement la langue de culture.

Dans le contexte de l'évolution inéluctable de la Belgique vers des communautés unilingues, les francophones qui ont continué à habiter en Flandre ou qui continuent à s'appeler Flamands sont tombés entre deux chaises. Ils trouvent que la Flandre leur a été enlevée. Ils réagissent différemment à cette situation, mais partagent la même nostalgie, la nostalgie d'une Flandre qui n'a jamais existé et qui rend souvent si poignants leurs livres et leurs chansons. Ce sont eux dès lors qui, souvent, ont consacré à la Flandre les chants les plus beaux.
Le Plat Pays (à écouter ici) où Brel mélange ciel, pluie, brouillard, vent et cathédrales pour évoquer un pays inexistant; Mon père disait, où ce père nomme Londres un faubourg de Bruges (parlons d'une Flandre mythique!); Marieke, qui vit quelque part entre les tours de Bruges et Gand.
On raconte ce qu'on rate.

Il fait d'ailleurs subir le même sort au port d' Amsterdam: il le célèbre comme une sorte de port mythique où des marins solitaires, pleins de désirs accumulés, mangent, boivent, dansent et puis évacuent tous leurs liquides corporels dans les femmes et dans les égouts (Amsterdam). «Ça sent la bière de Londres à Berlin», évidemment (La Bière). On n'est jamais loin des bacchanales de Brueghel et de Teniers qui font partie - hélas - de la vision stéréotypée que Brel a des anciens Pays­-Bas. Avec Les Flamandes, il provoque un scandale qui semble appartenir aujourd'hui à un passé bien lointain. Comparez avec Aux Flamandes d'autrefois, poème du premier recueil de Verhaeren, Les Flamandes (1883). Chez Verhaeren, avec leurs «chairs pesantes de santé», les Flamandes sont d'une «lourde beauté». Elles incarnent pour ce barde aux imposantes moustaches «notre idéal charnel». Brel propose une image plus noire du goût de la danse chez les saines filles de Flandre. En fin de compte, elles dansent au rythme imposé par ... le clergé qui les maintient dans le carcan de la piété et du zèle, de la fidélité à l'évangile de la procréation ainsi que de la sauvegarde et de l'accroissement du bien-être matériel. Il fustige les Flamands parce qu'il se sent l'un d'eux. Comme toujours, l'antonyme de l'amour n'est pas la haine, mais l'indifférence. Les femmes d' Auvergne et de Bretagne étaient logées à la même enseigne, remarqua-t-il un jour, mais puisqu'il était Flamand, il ridiculisait ses femmes. A la fin de sa vie, dans une chanson inédite, il transforme une cathédrale (de Picardie, d'Artois ou de Flandre) en navire pour voguer vers l' Angleterre, les Açores et, par le canal de Panama, vers l'océan Pacifique. La Flandre se trouve maintenant derrière lui. S'il y retourne encore, c'est pour une provocation: Les F. (il voulait dire Les Flamingants) en prennent une dernière fois pour leur grade. Il leur interdit d' apprendre à «nos » enfants «à aboyer flamand». Le retrait de la mer du Nord («Voyez la mer du Nord elle s'est enfuie de Bruges») apparaît maintenant comme une punition. Mais on oublie généralement, dans le cas de cette «chanson comique», de citer cette phrase tourmentée qui résume l'identité hybride de Jacques Brel (et de nombreux Belges, quelque peu embarrassés par leur belgitude et hésitant entre leurs langues):

(. .. ) Quand les soirs d'orage des Chinois cultivés
Me demandent d' où je suis, je réponds fatigué
Et les larmes aux dents: «Ik ben van Luxembourg».

 

Luc Devoldere

 

Belangrijke blogartikelen

Blijf op de hoogte

Abonneer je op de RSS-feed