"La Première Fois" : Herien Wensink entre dans les tranchées de la Grande Guerre

"La Première Fois" : Herien Wensink entre dans les tranchées de la Grande Guerre

Dans "La Première Fois", nous attirerons chaque mois l’attention sur les débuts littéraires d’un écrivain d’expression néerlandaise. Pour entamer cette rubrique, le journaliste et chroniqueur flamand Dirk Vandenberghe a choisi deux passages du roman "Kleihuid" (Peau d’argile) de l’auteure néerlandaise Herien Wensink (° 1977).

Bien que la Première Guerre mondiale ait épargné les Pays-Bas, Herien Wensink a été fascinée par la Grande Guerre. Son travail de fin d’études était une comparaison des œuvres de trois écrivains issus de différents pays, qui ont combattu dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Dans "Kleihuid", Wensink dépeint les atrocités et l’absurdité du conflit de façon détaillée et dans un langage par moments très suggestif et sensoriel, mais elle pose en même temps des questions pertinentes par-delà les horreurs de la guerre.

 

HERIEN WENSINK 

Peau d’argile

Traduit du néerlandais par Françoise Antoine.


Harvey
Quatre doigts d’ivoire dépassaient du parapet. Harvey Cole regarda la manche gelée qui sortait à hauteur d’épaule de la boue compacte. La main, ou ce qu’il en restait, semblait se tendre pour le toucher. La peau était marbrée de gris plomb, du même gris éteint que la boue, leurs vestes, le monde. 
- Hé, Cole, je vois que tu as déjà rencontré Archie!
Garett se retourna vers lui.
- On dirait qu’il s’était caché dans la boue devant notre mur. Bien sûr, on ne s’en est rendu compte que quand on a eu fini de bricoler. Mais si on le libère, c’est tout le bordel qui se casse la gueule, alors on le laisse tranquillement là où il est.
Garett était un gars du premier contingent: un soudard coriace, chevronné. Harvey palpa prudemment le tissu gris de la manche. L’étoffe craqua.
- Aucune idée si c’est un des nôtres ou un des leurs, c’est jamais évident à voir après coup.
Sans hésiter, Garett serra d’un geste théâtral la main gelée, partit d’un grand éclat de rire et reprit son bonhomme de chemin.
- N’oublie pas de le saluer. Il porte chance, mon gars!
Harvey fixait du regard la main qui se dressait de nouveau dans le vide, tendue en vain et à jamais. Il leva sa propre main à hauteur du bras, juste au-dessus des doigts de marbre, mais ne toucha que de l’air. Il se racla la gorge.
- Donne-m’en cinq, Archie.
Garett se retourna. Il essuya ostensiblement sa main à son pantalon avec une moue dégoûtée.
- Non, mec, quatre! fit le joyeux géant en éclatant de rire et en levant le pouce. Archie dit qu’il est enchanté!
Harvey essaya de sourire. Il était à peine remis de la traversée, son premier voyage en bateau; le sol tanguait sous ses semelles. Puis le camp de base, où tout était nouveau et obéissait à la fois à des règles séculaires. Et maintenant cette tranchée de réserve, pas la moindre idée de ce qu’il était censé faire là. Se raser, pour une raison ou pour une autre, c’était important. Astiquer fusil et boutons, en continu. La corvée. Creuser des trous, des dizaines de ces saletés. Pas faire d’erreur. Pas se mettre en travers du chemin (…).

Rupert
(…) Eux, cela ne leur évoquait rien que la prestigieuse rédaction culturelle du Times ait consacré une pleine page à sa première exposition. Une malheureuse fois, il avait fait l’erreur de parler de son travail. En un rien de temps, toute la compagnie avait été au courant que le lieutenant Atkins aimait modeler l’argile. Pendant des jours, il avait trouvé des tas de boue obscènes en forme de phallus devant l’entrée de son gourbi, accompagnés quelquefois d’un billet goguenard – «Notre lieutenant aime bien le tenir en main» avec une faute d’orthographe à chaque mot.
Combien de fois, à l’avant, n’avait-il pas imploré le silence? Tous ces gars regardaient devant eux, hébétés. En bout de table, un garçon blond au teint rougeaud était amputé du bras droit à partir du coude. La blessure était plus ou moins guérie et il semblait déjà habitué à la perte. Voilà donc comment finissait le chaos sanglant du champ de bataille : de manière clinique, acceptable. Une absence, c’est tout.
À côté du garçon blond se trouvait un homme sombre de grande taille, aux cheveux fins et poisseux, souffrant à première vue d’une fameuse blessure à la tête. Le sang coagulé perçait à travers son bandage, qui couvrait à la manière d’un turban le haut de son crâne. Ne pouvait-on pas leur faire de pansement un peu plus propre? À sa droite, un beau gars détournait légèrement la tête. Celui-là avait l’air indemne. Mais lorsque le grand type lui adressa la parole et qu’il leva les yeux, il s’avéra que la moitié de son visage avait disparu. Carbonisé, noir et rouge. L’un de ses yeux était fermé, l’autre le regardait à présent fixement.
Un centre de rééducation, pourquoi pas. Il n’y avait qu’un bandeau et il appartenait à un homme courtaud, plutôt corpulent, assis face au grand brûlé. Quant à son voisin, il avait une jambe de pantalon vide et inutile, pendant à côté de sa chaise. Derrière lui, en guise de preuve, des béquilles reposaient contre le mur. À la place du président de tablée, il y avait un roux en chaise roulante. Atkins essaya de ne pas regarder, mais c’était trop tard. Cul-de-jatte. Les jambes de son uniforme avaient été coupées proprement et refermées.

Extraits de "Kleihuid" (Peau d’argile), De Arbeiderspers, Amsterdam / Anvers, 2018, pp. 16-17 et 72-73.

Photo Herien Wensink: © S. Marušić.