"La première fois" : les personnages créés par Annemarie Peeters sont confrontés à la réalité quotidienne

"La première fois" : les personnages créés par Annemarie Peeters sont confrontés à la réalité quotidienne

Dans "La Première Fois", nous attirons chaque mois l’attention sur les débuts littéraires d’un écrivain d’expression néerlandaise. Pour ce mois de mars, le journaliste et chroniqueur flamand Dirk Vandenberghe a choisi des extraits du roman "Ook bomen slapen" (Même les arbres dorment) de l’auteure flamande Annemarie Peeters. 

Ce roman relie les vies de l'ancien directeur d'opéra Corneille et la jeune chanteuse Ofelia, deux personnages à première vue assez différents. Toutefois, ils partagent leur aspiration à la reconnaissance et tous les deux ils sont confrontés à la brutalité de la vie quotidienne.

 

ANNEMARIE PEETERS

Même les arbres dorment

Traduit du néerlandais par Françoise Antoine.

 

Une source qui se remet à couler

Mon fils,

Mieux vaut ne pas avoir d’enfants. Je le comprends à présent.

Peux-tu imaginer la liberté que j’aurais sans toi? La liberté de ne pas devoir retourner à la plus belle chose qu’un homme puisse posséder?

Bien sûr que tu me fais penser à elle.

Tout au début, elle parlait à peine. Elle était belle et irréprochable: il n’y avait pas un défaut dans sa voix, dans son regard, dans la façon dont elle touchait mes partitions et prenait parfois ma main.

Ensemble, nous nous penchions sur la musique. Je tenais un crayon, elle n’avait que ses doigts, qu’elle faisait glisser sur les portées, presque comme un aveugle palpant la surface d’un visage encore inconnu. Puis, à un moment donné, son index s’arrêtait et pointait une note, un intervalle, un accord. Puis elle levait les yeux vers moi, comme pour me demander ce que les notes signifiaient. De mon crayon fraîchement taillé, j’entourais le passage et me mettais à gesticuler vivement. J’expliquais ce que le compositeur avait voulu dire, en quoi cela faisait partie des constructions géniales que les compositeurs avaient le don d’élaborer juste en s’appuyant sur les rapports des notes entre elles. Je parlais, encore et encore, moi qui ai toujours été avare de mots, et elle écoutait, buvant mes paroles. Elle s’abreuvait à quelque chose en moi, une source, avec une telle ardeur intellectuelle que cette source tarie, aussi sèche que l’air glacé de l’hiver, se remettait à couler.

Ensuite, et c’était là le vrai miracle, lorsque j’étais sur l’estrade et guidais l’orchestre à travers ce même passage, une nouvelle étincelle jaillissait de la partition. Quelque part, au fond de moi, sans que je veuille me l’avouer, je savais que c’était elle qui m’avait conduit à ce trésor caché. Je devenais esclave de ce jeu et, d’après moi, elle aussi.

Nous nous sommes mariés à l’hôtel de ville. Le soleil brillait, les choristes de la Monnaie ont chanté la marche nuptiale de Wagner et nous nous sommes embrassés.

Peut-être aimait-elle davantage la musique qu’elle ne m’aimait. C’est possible. Mais elle était ma femme et moi son mari. Tu me vois, sur la Grand-Place? Tu vois l’homme au borsalino pousser un soupir de soulagement?

Ton père


 

Un pétard

Tosca, Floria Tosca: c’est dingue comme cette femme chantait bien, pensa-t-elle en rouvrant les yeux. Une cantatrice qui chante qu’elle est cantatrice, c’est une poupée gigogne, une démultiplication à l’infini, une envolée exponentielle dans les hautes sphères vocales. Elle était tout: passionnée et belle à tomber. Et puis sa voix, si grandiose qu’elle pouvait renverser le monde entier, si tendre que vous auriez voulu l’avoir pour mère. Quel homme n’aurait pas voulu la posséder? Ils faisaient la queue, se battaient pour elle comme des chiens pour un os. Quelle femme ne voudrait pas être elle? Deux hommes, un amant. Mais au moment décisif, aucun d’eux n’avait pris son parti, constata-t-elle soudain. Cette pensée se propagea comme une flamme sournoise à travers son corps. Ce qu’elle disait était juste, non? Pourquoi ce benêt de Cavaradossi devait-il absolument, en cet endroit et à ce moment précis, chanter son amour pour la République? Souscrire à sa mort, plutôt que la sauver? C’était donc ce que les héros étaient censés faire?

Le moment fatidique arriva: dans ses oreilles, une voix hurla, stridente comme une alarme incendie, un cocktail Molotov lui transperça l’estomac. Quel choix ces imbéciles lui laissaient-ils? La protéger, se jeter au feu pour elle: pas question, leur amour n’en valait pas la peine, apparemment. Que voulaient-ils d’elle ? Quelle force de caractère ne fallait-il pas avoir pour survivre à tout ce bordel? Comment diable aurait-elle fait pour ne pas mourir à la fin ? Et toute cette salle, là, pleine de flemmards bourgeois, le ventre plein, qui se repaissait du spectacle. Elle aurait bien fait voler ses chaussures à travers la salle, mais ses membres semblaient tout à coup en béton armé.

Puis Tosca chanta son désespoir. Vissi d’arte : elle avait vécu pour l’art. Vissi d’amore: elle avait vécu pour l’amour. Elle sentait chaque note de l’aria s’échapper doucement de sa propre gorge. Qu’est-ce qu’elle voudrait, qu’est-ce qu’elle aimerait. Prima donna de luxe, chanter ça, et recevoir des fleurs. Au moins recevoir des fleurs.
Elle enfouit son visage dans ses mains.

 

Après le deuxième acte, elle courut au-dehors, traversa la place, s’engouffra dans le métro. Qu’est-ce qu’elle avait cru, bon Dieu, que Jakob allait pouvoir la sauver? Elle monta sans ticket, se perdit un instant sur le plan entre les croisements des lignes rouge, verte et bleue, trouva enfin la verte et sortit à Görlitzer Bahnhof.

Avant même qu’elle ne soit descendue, de tout jeunes dealers d’Afrique de l’Ouest lui demandèrent si elle avait besoin de quelque chose. Ils avaient senti son désespoir, la suivirent dans les escaliers cliquetants. Partout des gens marchaient, s’entrecroisant pêle-mêle dans la pénombre sous les rails du métro grinçant. L’air était condensé de cannabis.

Un pétard, demanda-t-elle. Roulé et collé devant elle. Elle se pencha et aspira la braise. Ça faisait des siècles qu’elle n’avait pas fumé de joint. Elle tirait comme si sa vie en dépendait, plus profondément que l’air n’était jamais arrivé dans ses poumons. Elle avait envie de brûler.

Ses jambes avançaient toutes seules, sans réfléchir ni savoir dans quelle direction aller. Sur le parvis de l’église, des groupes de jeunes fumaient et buvaient, des radios étaient allumées, des rastas tambourinaient sur leurs djembés.

Extraits de "Ook bomen slapen" (Même les arbres dorment), uitgeverij Vrijdag, Anvers, 2018, pp. 83-84 et 209-210. 

Rester au courant

s'abonner au flux RSS