“Les deux solitudes” un peu moins seules : la Flandre à l’honneur à la 50e Foire du livre de Bruxelles

“Les deux solitudes” un peu moins seules : la Flandre à l’honneur à la 50e Foire du livre de Bruxelles

Du 14 au 17 février, la Flandre a été l’invitée d’honneur de la Foire du livre de Bruxelles. Un compte rendu sera évidemment consacré à cet événement dans le n° 1 / 2019 de “Septentrion”, qui paraît le 4 mars. Sur le plateau de “Flirt flamand”, l’attention ne se focalisait pas exclusivement sur la littérature de Flandre mais portait aussi sur l’image que la Belgique francophone se fait de la Flandre. Bref retour en arrière avec Luc Devoldere, rédacteur en chef de  “Septentrion”. 

Au Canada, "les deux solitudes" est l’étiquette que l’on donne à la relation Lat ("Living apart together") entre francophones et anglophones. La présence de la Flandre en tant qu’invitée d’honneur à la Foire du livre francophone à Tour & Taxis du 14 au 17 février derniers constituait une belle occasion de tester ces deux “solitudes” chez nous.  Que pas mal de traductions soient faites de néerlandais en français est une évidence. Que des initiatives soient prises pour jeter un regard par-dessus le mur en est une autre. Que la maison littéraire bruxelloise passaporta fasse de louables efforts dans la capitale pour que chacune des deux littératures s’intéresse à sa voisine est tout aussi incontestable. La preuve en est que la maison a réuni à la Foire du livre les deux figures de proue littéraires du moment que sont Adeline Dieudonné (“La Vraie Vie”) et Lize Spit (dont “Débâcle”, version française de “Het smelt”, a récolté l’année dernière un grand succès).

Le centre d’arts BOZAR a demandé à trois auteurs francophones, Tomas Gunzig, Myriam Leroy et Jean Bofane, de porter à leur tour les yeux vers la Flandre. Leurs chroniques ont paru dans les quotidiens “De Standaard” et “Le Soir” sous la  bannière “Retour en Flandre”. Je ne crois pas que beaucoup de Flamands sachent qui sont ces écrivains. Une bonne raison pour faire connaissance. Et que voit-on? Qu’est-ce qui ressort de l’entretien que  Béatrice Delvaux a eu avec eux à la Foire? Que Gunzig et Leroy ont avoué honnêtement, non sans un certain sentiment de culpabilité, qu’ils étaient de “parfaits unilingues”. Leroy regrettait que ses cours de néerlandais et les pénibles expériences des camps linguistiques  (camp étant presque à prendre au pied de la lettre) ne lui aient donné aucune envie de mieux connaître la Flandre, et Gunzig n’était pas loin de donner raison à un ancien Ministre-président flamand (et dans la suite Premier Ministre) qui a un jour dit avec une pointe de sarcasme que beaucoup de francophones de Belgique ne semblent pas “intellectuellement” capables d’apprendre le néerlandais. L’écrivain raconte ensuite que, sa vieille Toyota étant tombée en panne alors qu’il faisait route vers la côte avec sa fille, il s’est retrouvé dans un village flamand. Il avoue avoir eu peur, “vraiment peur”. Imaginez un instant l’effet que produiraient ces lignes si, au lieu d’un village flamand, il y était question d’un village turc ou marocain! Par bonheur, l’homme qui a remis la voiture en ordre parlait français. Et son “Allez, bonnes vacances” au moment de se séparer a fait de l’automobiliste, d’un seul coup, un amoureux de la Flandre.

Le Congolais Jean Bofane a achevé de sauver la mise. Il a d’abord rappelé que, dans son pays, le mot  “colonisation” n’existait pas. Après l’indépendance, les Congolais ont parlé du  “temps des Flamands”, pour la simple raison que les sergents et les contremaîtres chargés d’invectiver les Noirs étaient des Flamands alors que les vrais patrons, eux, étaient francophones. Bofane se dit Belge, pas Wallon ou Flamand. La première fois qu’il a atterri à Zaventem, en 1993, apostrophé en néerlandais sans grands ménagements par le préposé au contrôle des passeports, il lui a répondu dans la même langue. Pour s’entendre alors saluer d’un “Bienvenue en Belgique, monsieur”. Autant dire que la glace était rompue. Et Bofane de conclure: Ce n’est pas plus compliqué que cela. Parlez la langue de l’interlocuteur. Notamment en Flandre. Pour nous, “la terre est sacrée”, dit-il, donc pourquoi pas aussi le principe de territorialité?

Si cela n’avait pas des accents pathétiques, je dirais que Jean Bofane, pendant cet entretien à la Foire du livre, a sauvé l’honneur de la Belgique. Il suffit d’un minimum de curiosité. De tendre l’oreille vers l’autre et, dans le meilleur des cas, de le comprendre. Tout passe par la langue. Apprenez la langue de votre voisin. Lisez les livres de ce voisin. C’était d’ailleurs le thème de l’entretien suivant. La rédaction de “Septentrion” avait demandé à trois auteures francophones (Caroline Lamarche, Véronique Bergen et Caroline De Mulder) de parler de leur livre favori d’un écrivain flamand. Cela a donné un débat de haut vol sur … la curiosité, sur la langue de l’autre qui trouvait des échos dans leurs propres écrits. Sur la littérature comme grande voie de communication vers la culture de l’autre, sur l’importance de la traduction etc. Vous pourrez écouter cet entretien ici.

 

 

Un dernier mot. Tant les textes des deux quotidiens que les premières escarmouches  sur le plateau de la Foire du livre ont montré que la confusion entre “flamand” et “néerlandais” avait décidément la vie dure. Béatrice Delvaux, ancienne rédactrice en chef du journal “Le Soir”, a donné l’occasion au soussigné (qui lui en sait gré!) de tenter une nouvelle fois de faire un sort à cette confusion: le Flamand est un Belge qui parle néerlandais. Lisez l’article 1er de la constitution belge. Et le cardinal Mercier a été bien inspiré d’utiliser le vocable “flamand” au lieu de “néerlandais” au début du vingtième siècle dans son argumentation appuyant la volonté de l’université de Louvain de ne pas abandonner le français.

Luc Devoldere
Rédacteur en chef de “Septentrion”.

Photo (de gauche à droite) : Jean Bofane, Bétrice Delvaux, Myriam Leroy et Tomas Gunzig. 

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