Jeunes écrivains, anciennes œuvres : Anke Verschueren apporte la paix

Dans son exposition "La guerre de Quatre-Vingts Ans. Naissance des Pays-Bas", le "Rijksmuseum" d’Amsterdam revient sur la révolte qui a abouti en 1648 à la division des Plats Pays entre le nord et le sud (c’est-à-dire en gros entre les Pays-Bas et la Belgique actuels).

À la demande de la maison flamando-néerlandaise "deBuren" à Bruxelles, dix-huit jeunes auteurs flamands et néerlandais redonnent chacun vie à un artefact issu de l’exposition.

Le 24 octobre a été publié sur ce blog un texte de Kaya Erdinç et le 31 octobre un texte signé Selma Franssen. Aujourd’hui, après quatre-vingts années de souffrances et de combats, Anke Verschueren apporte l’ordre, les frontières et la paix.

Coffre pour le traité de Münster, 1648 / version en langue néerlandaise du traité.  
 

Quand les armes firent place aux mots

Cela se produisit au numéro 6 de l’ "Alter Steinweg" à Münster (1). Ils étaient dix et, pour la première fois, ils se faisaient face autour d’une table et non sur un champ de bataille. Ils étaient arrivés en calèches, fatigués, affamés, les multiples routes pavées résonnant encore dans leurs os. Ils se parlèrent, mangèrent une soupe d’orties fumante et me rédigèrent. Ensemble. Un traité qui ne traite que de paix. À l’aide d’une plume tout juste taillée et d’encre fraîche, qui ne rêvait que d’adhérer au papier. Qui voulait tracer mes lettres pour former des mots et des phrases. Entrecoupés de blanc pour respirer enfin. Et tout à la fin : un point. Un minuscule trou noir pour dissimuler et conserver quatre-vingts années de malheur.

Pourtant, il aurait été si facile de me rayer. Me déchirer. Me brûler. On devait se souvenir de moi et puisqu’il est impossible de dés-entendre quelque chose, il fallait me prononcer. Devant le plus grand nombre possible d’oreilles. Tout le monde se rassembla dans l’hôtel de ville. On m’ouvrit. On jura solennellement et on me lut à haute voix. Alors, j’existai. On fit fondre de la cire avec laquelle on me scella. On me signa. En guise de logement, je reçus un étui en peau de tortue.

Je suis resté. On me l’a parfois reproché, plus tard. Arguant que j’avais déchiré non seulement le pays, mais aussi la langue. Pourtant, je lui ai donné beaucoup.

Car je suis fier que vous fassiez indifféremment blinquer et briller. Que vous puissiez boire votre café dans une tasse ou dans une jatte, confortablement installé sur votre canapé ou votre divan. Que vous vous mettiez sur votre trente-et-un ou pourquoi pas sur votre trente-six, à moins que vous ne préfériez vous quimper. Que les uns savourent la panade quand les autres craignent de tomber dedans. Que d’autres préfèrent la pape au riz plutôt que de rire du pape. Que vous vous promeniez avec vos GSM, portables et autres mobiles à l’oreille, sur lesquels on vous sonne ou on vous appelle. Que vous rouliez quelqu’un qui se retrouve chocolat. Que vous mordiez sur votre chique pour serrer les dents. Que vous ayez le gros cou, à moins que ce ne soient vos chevilles qui enflent. Nom de dieu, heu, di djû! Que vous déjeuniez le matin ou le midi, en fin d’avant-midi ou de matinée, à moins que vous ne vous réserviez pour le souper. Que vous puissiez perdre vos tartines ou le nord quand vous vous affolez. Ou que mélanger les mêmes tartines revienne à perdre la tête. Que les classeurs renferment autant de feuilles que les fardes. Que vous aimiez aussi bien chipoter que bricoler le dimanche. Que les essuies de bain et de vaisselle ressemblent aux serviettes de bain et aux torchons. Que vous commandiez une bière, un demi, une pinte ou une pintje. Que vous les savouriez le mieux avec un cornet de frites acheté à la friterie ou à la friture. Que les miettes se ramassent à la pelle ou à la ramassette. Tout doit être balayé. À la loque à reloqueter. Frotté. Récuré. Tout blinque, bon débarras et à tantôt! À coup sûr, tout le monde le sait.

Après quatre-vingts années de souffrances et de combats, j’ai apporté l’ordre, les frontières et la paix. Les armes, disparues. Les mots, apparus.

(1) Le 15 mai 1648, le traité de Münster, conclu entre l’Espagne et la république des Provinces-Unies des Pays-Bas (à peu près les Pays-Bas actuels) entre en vigueur. La république est ainsi reconnue comme un État souverain, mettant fin à la guerre de Quatre-Vingts Ans.

 

Née en 1994, Anke Verschueren emporte partout avec elle son grand amour, la langue. Du papier à la scène ou encore aux podcasts. Elle est titulaire d’un master en néerlandais et étudie actuellement l’art d’écrire au "Koninklijk Conservatorium Antwerpen". Elle a terminé troisième au concours de textes en scène "Naft voor Woord" en 2017. Dans son temps libre, elle adapte de la littérature de moyen néerlandais en livres audio, réalise la voix off de spots publicitaires et chante.

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