Jeunes écrivains, anciennes œuvres : Selma Franssen entre dans la peau de «Patientia»

Dans son exposition "La guerre de Quatre-Vingts Ans. Naissance des Pays-Bas", le "Rijksmuseum" d’Amsterdam revient sur la révolte qui a abouti en 1648 à la division des Plats Pays entre le nord et le sud (c’est-à-dire en gros entre les Pays-Bas et la Belgique actuels).

À la demande de la maison flamando-néerlandaise "deBuren" à Bruxelles, dix-huit jeunes auteurs flamands et néerlandais redonnent chacun vie à un artefact issu de l’exposition.

Le 24 octobre a été publié sur ce blog un texte traduit en français de Kaya Erdinç qui a voulu donner la voix à deux fragments d'os d'un ancien stathouder. Aujourd’hui Selma Franssen veut symboliser la résignation, la patience.

Gillis Mostaert, "Patientia te midden van gewelddadige scenes", (Patientia entourée de scènes virulents), dessin, 24,4 x 36, 1580, cabinet d’estampes d’Anvers (inv.nr PK.OT.00152/A.13).

 

Un espoir envolé

Hé, vous, là! Ne bougez plus. Levez les yeux de votre téléphone et regardez-moi, coincée entre le paradis et l’enfer, suspendue au mur d’un musée. Essayez d’imaginer, quatre-vingts ans - de nos jours, c’est la durée d’une vie humaine - de meurtres et de saccages, de combats et de fuites. Mais surtout, quatre-vingts ans d’incertitude. Parce qu’en fin de compte, la guerre, c’est cela. Une lutte indécise où toutes les issues sont possibles.

Tandis que vous tentez de vous figurer à quoi ressemblait mon époque, je me pose la même question au sujet de la vôtre. Souvent, je m’étonne de la vitesse du monde actuel. Même dans un musée, où le temps devrait se suspendre, les visiteurs sont pressés. Si cette pièce-ci ne les intéresse pas suffisamment, ils repartent vite vers une salle où trône un chef-d’œuvre incontesté, prêts à se battre pour le meilleur emplacement à selfie. Il n’est plus nécessaire de perdre son temps, quand on peut tout obtenir dans l’instant.

Car le monde est dans votre poche. Niché dans ce merveilleux appareil toujours allumé et toujours connecté, comme vous. Il vous permet d’être à deux endroits en même temps. Vous n’aurez plus jamais à vous ennuyer, plus besoin d’attendre. Les réponses apparaissent avant même que vous n’ayez fini de poser votre question. Il vous aide à tout savoir, mais c’est aussi le meilleur moyen d’oublier derechef. Il fait commerce de conclusions prévisibles et de résultats rapides.

Le nombre de victimes de la bataille de Nieuport est resté incertain pendant des mois. Quatre-vingts morts à Bagdad? Nous l’apprenons en moins d’une minute.

Pourtant, il existe une question à laquelle votre smartphone ne peut pas répondre dans les trois secondes: qui suis-je? Faites le test. J’ai oublié. Si vous tapez mon nom dans Google, vous verrez des images de Rumex patientia, une plante. Wikipédia vous racontera que je suis un gros astéroïde, quelque part entre les orbites des planètes Mars et Jupiter.

C’est tout à fait vrai, mais moi, Patientia, je symbolise aussi autre chose: la résignation, la patience. C’est-à-dire exactement ce que l’on perd lorsqu’on sait tout immédiatement. Des mois sans nouvelles du front, des décennies sans savoir de quel côté de l’histoire nous basculerions, quatre-vingts ans de guerre sans pouvoir en présumer l’issue... La situation paraît infernale, et elle l’était parfois. Mais quiconque ose embrasser l’incertitude reçoit quelque chose en échange: l’espoir. Tant que la conclusion reste suspendue, comme moi ici à mi-chemin du paradis et de l’enfer, il nous reste la liberté d’agir. Et ce n’est déjà pas si mal.

© M. Hommersom.


Selma Franssen (° 1988) est journaliste free-lance pour "Charlie Magazine" et suit un master en littérature occidentale à la "KU Leuven". Elle publie dans les quotidiens flamands "De Standaard" et "De Morgen", ainsi que dans "VICE Nederland". Son livre "Vriendschap in tijden van eenzaamheid" (L’Amitié par temps de solitude) paraîtra aux éditions Houtekiet d’Anvers en 2019.

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