"La première fois" : Herlinde Leyssens jette un autre regard sur le passé colonial

"La première fois" : Herlinde Leyssens jette un autre regard sur le passé colonial

Dans "La Première Fois", nous attirerons chaque mois l’attention sur les débuts littéraires d’un écrivain d’expression néerlandaise. Pour ce mois de février, le journaliste et chroniqueur flamand Dirk Vandenberghe a choisi deux extraits du roman "Congokorset" (Un corset au Congo) de l’auteure flamande Herlinde Leyssens (° 1968).

En 2018, "Septentrion" à consacré un numéro thématique à l’histoire coloniale de la Belgique et des Pays-Bas.

Le roman “Congokorset” jette lui aussi un regard particulier sur l’histoire colonale. Il nous relate la biographie romancée de Gabrielle Deman, la première femme européenne à avoir parcouru le Congo. Elle a fait ce voyage en 1904 aux côtés de son mari, l’officier belge Albert Sillye.

Il y a dans ce livre des centaines de pages de lecture passionnante qui nous décrivent admirablement les conditions de vie lors des premières années du XXe siècle, aussi bien dans les milieux bourgeois de Bruxelles que le long des berges du fleuve Congo. 

 

HERLINDE LEYSSENS

Un corset au Congo

Traduit du néerlandais par Christian Marcipont.

 

Une originale de Bruxelles
Je jetai les yeux autour de moi en tentant de m’imaginer quel tableau vivant voudrait emporter ma famille pour conserver une dernière image de moi. Tout le monde se tenait sur le pont, à commencer par des hommes dans la fleur de leur jeunesse, mâles moustaches et cheveux plaqués en arrière, col blanc amidonné et costume sombre. Ils soulevaient leur canotier ou leur chapeau melon (1) en manière de salut, mais sans exubérance, plutôt comme dans un film au ralenti, d’un geste presque royal. La plupart affichaient un regard grave, et moi non plus je n’éprouvais, malgré mon jeune âge, aucune envie de pousser des cris de joie ou de danser. C’était un moment sévère, quasiment religieux.
Trois vénérables missionnaires s’étaient regroupés, rangés en ordre de bataille. Avec leur pose affectée, les mains croisées dans le dos, leurs frocs noirs boutonnés de manière à ne laisser apparaître par-dessous que la languette d’un col romain mais surtout leurs barbes sombres bien fournies, ils paraissaient bien plus âgés que ce que laissaient présumer leurs yeux vifs. Eux aussi se taisaient et se contentaient de regarder alentour, ce qui ne les empêchait manifestement pas d’avoir leur petite idée sur ce qui était en train de se passer.
Il existe un cliché (2) de ce moment de calme intense. Au centre, on peut me voir, moi, Gabrielle Sillye-Deman, une originale de Bruxelles. J’étais une jeune femme, presque encore une jeune fille, habitée par de nombreux idéaux, mais je ne m’en considérais pas moins comme une dame à part entière. Sous mon imperméable, je portais ma robe préférée, rouge à pois blancs. Avec mes hauts talons effilés, mes cheveux soigneusement relevés en chignon sous un grand chapeau, la voilette noire piquée de points qui constellait mon visage lisse et souriant de taches de beauté, je me singularisais parmi toute cette piété.
Juste sur ma gauche se tenaient quatre religieuses, de pied en cap vêtues de robes et de cornettes blanches. C’étaient encore elles qui prenaient le plus de plaisir. Quoiqu’elles fussent certainement plus âgées que moi, elles racontaient des craques et s’esclaffaient comme des pensionnaires à l’occasion de leur premier voyage scolaire. «C’est vrai, ce qu’on dit? Monseigneur Grison est à bord?» les entendis-je murmurer. Elles chuchotaient à son sujet comme s’il s’agissait d’un coureur de jupons connu à Bruxelles pour ses virées nocturnes.
Albert, mon époux de fraîche date, et Siffer, son inséparable lieutenant, avaient eux aussi entendu. «Ce soit être un curé populaire», disaient-ils en souriant d’un air complice.
Laisse-leur donc ce sentiment saugrenu qu’éprouve un poulain en foulant la fraîcheur d’une prairie printanière, me dis-je. Si moi, de mon côté, avec mon éducation libertine, je veux me libérer de ce carcan européen, comment ces sœurs de province, de leur côté, ne doivent-elles pas se sentir?»

En bateau à vapeur et à pied
Avec un régime de bananes pesant au bas mot septante-quatre kilos pour remplacer l’assiette biblique (3) de soupe aux lentilles, nous quittâmes La Romée pour remonter le Congo. Sous un baobab, au bord de la rive, se tenait un homme. Une brise mettait des taches argentées et noires sur sa poitrine nue, ce qui donnait l’impression qu’il vibrait au soleil. Il était jeune encore, dans la force de l’âge, droit comme un I, mais il me fixait d’un regard rempli d’une peine ancienne. Il portait un pagne qui lui descendait presque aux chevilles, avec d’amples plis autour de la taille. Il avait les mains en poche. En poche? Comme c’est étrange, me fis-je la réflexion, je n’ai jamais vu par ici un vêtement indigène avec des poches. J’aiguisai mon regard. Ses mains n’étaient pas dans ses poches. Elles se réduisaient à des moignons. Cette silhouette, je l’avais déjà vue: sur la lanterne magique d’Alice Seeley. D’un mouvement brusque, je tournai la tête vers Albert et le fixai.
- Pourquoi faut-il que De Magnée soit si cruel? Qu’a-t-il à gagner à trancher des mains? Cet homme, qui est peut-être plus jeune encore que moi, ne peut désormais plus rien représenter pour La Romée. Plus jamais il ne récoltera, plus jamais il ne caressera.
Albert prit un ton compassé pour s’adresser à moi.
- Gabrielle, ne monte pas sur tes grands chevaux. Je te l’ai déjà expliqué à l’époque, quand tu étais hypnotisée par cette agitatrice anglaise. Cet homme peut tout aussi bien avoir été victime de la campagne arabe ou d’un conflit tribal. L’Afrique est un continent cruel. Il y circule des chasseurs de tête, des anthropophages, des empoisonneurs.  Les nègres s’exterminent à coups de flèches et de lances.
Nous autres les Blancs, devons-nous le céder aux noirs ? Un conflit, que ce soit pour le pays, ou une femme, ou l’honneur justifie-t-il qu’on joue à sa guise, sans règle du jeu?
S’il y a des Blancs qui se livrent à des excès, c’est souvent parce qu’ils ont appris l’art des mauvais coups chez les autochtones. Si un noir perd sa main, c’est qu’il l’a mérité.
- Je n’accepte pas qu’un être humain puisse tolérer pareilles cruautés sous couleur de justice. Que ce soit sous le drapeau traditionnel africain, l’arabe ou l’européen, peu importe. Trancher une main, voler une vie: je regrette, Albert, mais, il n’y a aucune raison valable à cela.
Albert haussa les épaules.
- Bienvenue dans le monde masculin, Gabrielle. Le dieu de la guerre et la déesse de la paix ne se rencontreront jamais.

Extraits de Kongokorset (Un corset au Congo), éditions Vrijdag, Anvers, 2018, pp. 12-13 et 291-292.

Notes

1.  Les mots ou groupes de mots en italiques sont en français dans le texte.
2.  L’auteure reprend le terme néerlandais lichtdrukmaal, que l’on pourrait qualifier de hapax, puisqu’on ne le trouve que chez Guido Gezelle (1830-1899), dans son poème Moederken (Petite mère) (N.d.T.).
Voir aussi : https://claudialucia-malibrairie.blogspot.com/2018/04/guido-gezelle-poete-flamand.html
3.  Référence au passage de la "Genèse" (25 : 34) où Esaü renonce à son droit d’aînesse (N.d.T.).

 

Photos :

1. Herlinde Leyssens.

2. Gabrielle Deman et Albert Sillye au Congo en 1904.

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